Trop peu de gens ont vu Au fond des bois (2010), où Benoit Jacquot livrait une analyse acérée de la passion amoureuse. De la part de ce cinéaste-là, 3 Coeurs déçoit. Voilà qu'il est question de la peur de passer-à-côté-de-la-femme-de-sa-vie, comme dans un roman de Guillaume Musso. Voilà le théâtre adultérin conventionnel, où l'on fait ses valises frénétiquement après une conversation nocturne avec un(e) inconnu(e). Et le rendez-vous crucial, vital, que l'on rate — à cause de vilains hommes d'affaires chinois ne parlant même pas le français !
Bien sûr, quelques grands mélos sont nés d'un semblable argument (moins les hommes d'affaires chinois). Mais, pour raviver la flamme, il faudrait bannir la causticité, le cynisme. En quête d'une intensité romanesque à la Truffaut, Benoit Jacquot est, étrangement, saisi de bouffées chabroliennes. Il ironise à propos de la bourgeoisie provinciale, toujours à table, et invitant M. le maire à la noce...
Chiara Mastroianni en femme qui pleure ? Christophe Honoré l'avait déjà filmée ainsi, avec tellement plus d'empathie, dans Non ma fille tu n'iras pas danser. C'était sans doute une bonne idée d'en faire la soeur de Charlotte Gainsbourg, l'autre héritière prestigieuse du cinéma français, ici en grande impulsive. Mais un regard équitable aurait été bienvenu : l'épouse trompée est souvent ridiculisée pour mettre en valeur l'amante torturée. Et, surtout, Benoît Poelvoorde n'aide pas : spectaculaire en cardiaque survolté, il redevient vaguement goguenard le reste du temps, comme malgré lui, et désamorce le tragique après quoi le film court — en vain. — Louis Guichard Télérama