Se reposer sur ses lauriers, il ne connaît pas. Mathieu Amalric avance, encore et toujours. Il enchaîne des rôles marquants dans les films des autres (Jimmy P., La Vénus à la fourrure, L'Amour est un crime parfait...) et continue de faire les siens. Et surprend toujours en changeant d'univers. Après le tourbillon baroque et allègre de Tournée, il passe au film policier, adapté d'un roman de Georges Simenon. Ambiance nettement plus noire, même s'il est toujours question de désir et de chair. Dans une petite ville de province, Julien (Amalric lui-même), homme marié et père de famille, a une relation avec Esther (Stéphanie Cléau), une amie d'enfance perdue de vue puis retrouvée, elle-même mariée à un pharmacien. Ils se rejoignent souvent dans une chambre d'hôtel, la même, bleue, où on les voit nus, enlacés, excités ou comblés. Liaison filmée comme en rêve, mais bien réelle... Ellipse. Incarcéré, Julien est interrogé par un juge. De quoi l'accuse-t-on ? Qui est mort ?...
Très élaboré, juxtaposant sans cesse flash-back et temps présent des interrogatoires, le récit est un puzzle éclaté. Chaque séquence, courte et captivante, crée le suspense, mais s'avère, surtout, un fragment coupant, qui suggère l'enfermement : celui d'une passion qui a tourné à l'obsession dévorante, à l'aveuglement. D'où cette impression forte, tout au long du film, d'une clarté violente et glaçante : des flashs, des instantanés de mémoire qui renfermeraient détails et indices. On ne cesse de « cuisiner » Julien, mais lui-même semble s'interroger en permanence. Est-ce bien lui qui est parti un soir avec son épouse (Léa Drucker, très bien, monstrueuse à force d'abnégation) au cinéma et qui, le temps de garer la voiture, n'a pu s'empêcher de courir à l'hôtel mû par un désir insensé — ou par la jalousie ? Est-ce bien lui qui, en vacances, a tenté de la noyer ?
La force de cette Chambre bleue est de rendre contagieuse cette passion entre Julien et Esther. On a souvent l'impression, dans cette histoire, que tout le monde — le juge compris — est interdit, hagard. Il y a de la stupeur dans chacune des scènes : face au caractère indéchiffrable des événements, mais aussi face au mystère du sexe — insert audacieux que ce pubis en gros plan ! Les personnages ont souvent l'air d'automates, parfois inquiétants, parfois grotesques. A la fin de l'enquête, bien malin qui peut dire avec certitude si les amants sont complices, qui est vraiment coupable. Elle, tient autant de l'amoureuse illuminée à la voix douce que de la manipulatrice. Lui, à la fois spectateur et acteur, apparaît tour à tour comme une victime consentante ou le faux innocent parfait. Dans tous les cas, un homme que le sexe a mis hors de lui. — Jacques Morice Télérama